Harcèlement Scolaire : les Maux Bleus

Le 12 février dernier, Nicole Belloubet, nouvelle ministre de l’Éducation nationale, a révélé les conclusions d’une enquête nationale pour lutter contre le harcèlement scolaire. Il est alarmant. En 2023, au moins un élève par classe est victime de harcèlement. « C’est un véritable fléau » a déclaré la ministre lors de la conférence de presse, combat revenu au premier plan depuis le passage éclair de Gabriel Attal rue de Grenelle, la situation du harcèlement scolaire devenant critique, en effet, la France ayant été endeuillée par plusieurs suicides d’adolescents harcelés. Les parents se sont retrouvés impuissants face aux mal-être de leur enfant. Plus choquant encore, des rectorats et directeurs d’écoles, collèges ou lycées ont décidé de rester sourds aux avertissements, comme le cas du jeune Nicolas, 15 ans. Ses parents avaient tout fait pour alerter le rectorat de Versailles. Réponse de celui-ci ? Le harcèlement n’est que supposé. Quand le père dénonce le manque de réactivité du corps enseignant, on lui rétorque que les propos sont inacceptables et menacent de traîner les parents en justice pour dénonciation calomnieuse. Lunaire.

Ces faits divers sont beaucoup trop nombreux et les cas se multiplient. Dans le Morbihan, l’an dernier, on recense cinq à six suicides d’adolescents, si bien que le gouvernement prend enfin le problème à bras le corps. Sauver l’école et les enfants victimes de harcèlement devient LA cause de la seconde moitié du quinquennat. Mais qu’est qui explique de tels dysfonctionnements ? Pourquoi certains élèves se retrouvent seuls face à leurs harceleurs ?

 

Lettre reçue par les parents de Nicolas, 15 ans, qui s'est suicidé suite au harcèlement scolaire.

Source : Le Parisien. Les parents du jeune Nicolas, 15 ans, ont reçu cette lettre de la part du rectorat de Versailles. Le contenu est édifiant.

 

Les adultes doivent protéger

« Tout a commencé quand j’ai eu le malheur de parler à la copine d’un des populaires du collège pour un travail de groupe. Dès le soir, les messages sur mon téléphone sont arrivés. » Le contenu ? Insultes, menaces et intimidation. Thibault*, 19 ans aujourd’hui, raconte son histoire avec une aisance déconcertante. Le harcèlement durera quelques semaines. Il ne sera que verbal, pas de violences physiques : « À certains moments, j’ai vraiment eu peur que ça aille trop loin. » Thibault gardera le silence dans un premier temps et puis, un jour, il trouve le courage d’aller en parler à son CPE. Fin de non-recevoir, cela n’existe pas dans le collège. Réaction classique de responsables d’établissement trop souvent dans le déni ces dernières années. Un matin, le harcelé décide de se rebeller contre son harcèleur principal. À partir de cette date, plus personne ne l’embêtera : « Je ne voulais plus me laisser faire. Cela aurait pu se retourner contre moi et s’aggraver mais il a tellement été sous le choc qu’il a arrêté. » Maintenant, Thibault n’en veut pas à ses harcèleurs, il les comprend. Il est, en revanche déçu par les personnes qui étaient censées le protéger au sein de son collège, mais là encore, il tempère : « Je leur en veux, certes, mais ils ne sont pas suffisamment armés pour lutter contre le harcèlement. » C’est pour cela que les syndicats dénoncent le manque de préparation à la psychologie des adolescents : « Il faut qu’on puisse dire aux élèves : ‘Oui, les adultes sont là pour vous, pour vous écouter’, mais pour cela, il faut suffisamment de personnes formées dans chaque établissement » explique Sophie Vénétitay secrétaire générale du syndicat Snes-FSU, au micro de Franceinfo.

Un manque de formation pour les professeurs pour détecter le harcèlement, certes, mais aussi une barrière apparue avec les années : les réseaux sociaux. Grégoire*, professeur dans un lycée, revient sur un cas de harcèlement qui ne pouvait être détecté en classe. Le seul signe peut-être, l’élève plus fatigué que d’habitude mais aucune remarque, ni réflexion au sein de l’établissement. Mais quand il allume son téléphone le soir, c’est une pluie d’insultes : « Le groupe qui le harcelait ne voulait pas prendre le risque de se faire surprendre. Au lycée, ils étaient anges. Une fois qu’ils ont passé le portail, ils se transformaient en démons. » En voyant la fatigue de plus en plus aigüe de son élève, Grégoire décide de l’interroger. Il craquera à la première question : « On se retrouve démuni quand on entend un témoignage aussi violent. » Le professeur en parle immédiatement à sa hiérarchie. À l’issue d’un conseil de discipline, une partie du groupe est exclue et éclatée dans différents lycées de la région de Grégoire. En interrogeant le principal harceleur de la bande, le professeur se rend compte que lui aussi subit ce qu’il fait vivre : « Il était battu par son père quand il était plus jeune. Le fait de harceler un autre élève avec une bande lui donnait le sentiment d’être enfin fort. Il reproduisait ce qu’il avait subi. En plus de l’exclusion, la proviseure avait suggéré un suivi psychologique. »

Des interventions pour montrer les choses

Pour lutter efficacement contre le harcèlement scolaire, il faut d’abord un travail en amont. Une sensibilisation. C’est ce que fait l’association Makadam, dans les collèges et lycées du Morbihan.  Leurs interventions durent toute une matinée, avec en début d’intervention la diffusion d’un film. Il dure 1h47 et a été réalisé par deux jeunes femmes elles-mêmes harceleuses dans leur cursus scolaire. Pleurs, sorties de salle, électrochoc, le film réveille les maux des élèves et révèle les problèmes. Le film sert de socle à l’intervention. Ils ouvrent le débat avant de mettre les élèves en situation dans des jeux de rôles. L’objectif : faire comprendre ce qu’un élève harcelé subit. « L’un des jeux de rôles a pour objectif de montrer l’importance des suiveurs » décrit Fanny, secrétaire générale de l’association. L’an dernier, de la rentrée de septembre aux vacances de décembre, ils se sont rendus dans une dizaine d’établissements morbihannais, essentiellement des établissements privés. La raison ? Le rectorat de Rennes reproche à l’association de ne pas faire intervenir des professionnels spécialisés sur le sujet du harcèlement.

Le programme pHARe

Une hérésie quand on sait qu’avant la rentrée de 2023, une majorité de professeurs n’étaient pas formés pour gérer les cas de harcèlement dans une classe. Alors, l’Éducation Nationale est-elle réellement prête à prendre le problème à la racine. Elle tente en tout cas. Il est vrai que depuis plusieurs années, le ministère faisait preuve d’immobilisme, la cause du harcèlement étant éclipsée par les réformes hasardeuses de Jean-Michel Blanquer. Aujourd’hui, la donne a changé. Le programme pHARe, mis en place dans les écoles et collèges en 2022 et dans les lycées en 2023, a pour mission de « créer une communauté protectrice qui participe à l’amélioration du climat scolaire. » Dès qu’un cas de harcèlement est signalé, le protocole prévu par le dispositif s’active. Le cas est pris en charge par une équipe ressource qui traite le problème du début à la fin. Fin des ballotages entre personnels de l’établissement pour l’élève harcelé. Une deuxième équipe, celle nommée programme, quant à elle, s’occupe de la prévention, avec une formation annuelle spécifique de dix heures. Les établissements s’appuient aussi sur des élèves dits ambassadeurs chargés de détecter les cas au sein des classes. Après la détection d’un cas, la victime est écoutée et sa famille est reçue par l’équipe ressource. Ensuite, c’est autour du harceleur d’être entendu au cours de mini entretien qui ont pour objectif de faire cesser le harcèlement. Fait nouveau, un dialogue peut être mis en place entre la victime et le harceleur. Une discussion collective avec toutes les parties dans l’optique que le harcèlement ne recommence pas dès lors que l’équipe ressource a tourné le dos. Cette méthode appelée « préoccupation partagée » est une tentative de réponse à l’amiable. Un degré supérieur est prévu par le programme pHARe. Il est déclenché quand l’élève se sent en danger et commence à souffrir d’absentéisme ou que la situation traitée à l’amiable ne change pas. L’établissement peut alors décider de tenir un conseil de discipline contre le harceleur. En plus de sanctions au sein de l’établissement, le principal ou le proviseur doit informer le procureur de la République de la situation pour une procédure en justice. Le harcèlement scolaire constitue désormais un délit pénal qui peut être puni de dix ans d’emprisonnement et jusqu’à 150 000€ d’amende. Des conséquences désormais fortes pour un élève qui s’aventurerait à harceler un autre élève.

À la rentrée de septembre 2023, 100% des établissements scolaires français ont mis en place ce dispositif. Un recul encore trop court pour constater des effets bénéfiques ou non.

En 2024, le harcèlement n’est plus tabou et fort heureusement. Mais des élèves en meurent encore. Après des années de dysfonctionnements, de non-réponse au harcèlement ou encore de déni, l’Éducation Nationale fait enfin en sorte que des parents n’enterrent plus leurs enfants.

NDLR : Les prénoms marquées d’une astérisque ont été modifiés.

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