LAÏCITÉ EN FRANCE : QUE CROIRE ?

Principe constitutionnel qui sépare le pouvoir politique des organisations religieuses, la laïcité reste un sujet complexe, dans une société en constante évolution. La République française s’articule autour de la liberté de culte, tant que les manifestations religieuses respectent l’ordre public. Néanmoins, nombreuses sont les polémiques autour du port de signes ostentatoires, entre autres. Alors, quelle est la limite à ne pas franchir pour rester conforme à cette loi républicaine ? Sur quelles valeurs morales peut-on interdire ou critiquer un citoyen exerçant son culte ? Décryptage.

Les dates clés de la laïcité en France

Tout commence entre 1881 et 1882, lorsque les lois Jules FERRY – homme d’État français – sur l’école primaire sont votées sous la Troisième République. Ces dernières rendent l’école gratuite, l’instruction obligatoire, et l’enseignement public laïque. À savoir également que la loi René GOBLET – ministre de l’intérieur – de 1886 vient entériner ces mesures, par la mise en place d’un personnel éducatif exclusivement laïque dans les écoles publiques remplaçant les congrégationalistes (ndlr).

Ndlr : Du congrégationalisme, qui est une forme de gouvernance d’Église, s’appuyant sur le Nouveau Testament.

1905. L’année symbolisant la loi de séparation des églises et de l’État, stipulant que « La République assure la liberté de conscience, et garantit le libre exercice des cultes ». Enfin, « La République ne reconnaît, et ne subventionne aucun culte ». Les années passent. La société française évolue. Les gouvernements se font et se défont. Cependant, le principe de laïcité demeure un sujet incontournable, et intemporel. Effectivement, en 1946, il s’inscrit dans la Constitution.

Plus proche de nous. Le XXIème siècle. Le 15 Mars 2004 – sous la présidence de Jacques CHIRAC – l’Assemblée nationale, et le Sénat adoptent la loi mettant en application le principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges, et lycées publics. Jean BAUBÉROT, historien et sociologue spécialisé sur le sujet de la laïcité, explique que la Commission dans laquelle il était membre : « a joué un rôle central dans l’adoption de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port ostensible de signes religieux à l’école publique. ». Une Commission placée sous le signe de la réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République.

Une valeur est prônée par la République, et articulée explicitement autour de toutes ces mesures mises en place : la liberté de conscience. En revanche, elle est discutable …

L’ambiguïté de la liberté de conscience

Cette liberté n’établit aucune hiérarchie, en ne plaçant aucune croyance au-dessus des autres comme les religions monothéistes, l’athéisme, ou encore l’agnosticisme … (ndlr). La laïcité ne consiste pas à discriminer la religion, mais plutôt à empêcher leur influence dans l’exercice du pouvoir politique / administratif.

Ndlr : L’athéisme signifie l’absence ou le refus de toute croyance en quelque divinité que ce soit. L’agnosticisme représente la conception selon laquelle l’humain ne peut trancher sur l’existence d’un dieu.

De cette ambiguïté, comment peut-on distinguer la liberté d’opinion de la liberté de conscience ? Difficile à dire, l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, témoigne du fait que la liberté d’opinion signifie que toute personne est libre de penser comme elle l’entend ou d’avoir des opinions contraires à celle de la majorité. Étroitement liée, la liberté de conscience, qui désigne le choix fait par un individu, des valeurs ou des principes qui conduisent son existence. Dans son prolongement, la liberté religieuse, symbolisant le fait de choisir ou non, de pratiquer une religion donnée.

Au cœur du débat public, la religion n’est alors pas perçue comme un phénomène strictement privé, ni comme un simple courant d’opinion parmi d’autres. Jusqu’au début du XXème siècle, l’idée de laïcité représente la volonté de réduire l’influence de l’Église catholique sur les institutions. Limiter l’influence de la religion sur la République ? Cela suscite la polémique de nos jours. Les valeurs républicaines que l’on tente de préserver se retrouvent confrontées à des doctrines radicales, pouvant même laisser place à un surplus de communautarisme.

Un vivre-ensemble instable

Dans une époque, post-moderne multiculturelle, où chacun prêche pour sa paroisse, un temps où chacun défend sa communauté, le vivre-ensemble tarde à se mettre en place, laissant entrevoir de nombreuses situations délicates. Vendredi 11 Octobre 2019. Lors d’un rassemblement au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, un élu du Rassemblement national, Julien ODOUL, demande à ce qu’une accompagnatrice scolaire présente dans le public, retire son voile au nom des principes laïcs. Suite à cela, les élus RN quittent l’assemblée, dénonçant même une provocation islamiste. Une humiliation pour cette citoyenne française qui n’avait pour objectif, que d’accompagner son fils autour de la découverte d’une séance politique. Sameera H. musulmane pratiquante réagit : « Ce n’est pas bien du tout. Je pense qu’elle avait le droit d’être comme cela. Selon moi, c’est une manière de pointer l’Islam du doigt. Heureusement, je n’ai jamais vécu ce genre de situation, même si je ressens une certaine peur de la part des citoyens envers cette religion. Constamment, nous entendons parler de l’Islam dans les médias, rarement de manière positive. L’islamisme extrémiste entache très certainement la religion musulmane ». Alors, les amalgames peuvent conduire à une forme de rejet et favoriser les clivages.

Une montée de la haine

Malheureusement, l’Islam n’est pas la seule religion stigmatisée. Il existe des tensions, des actes odieux envers les pratiquants de divers horizons. L’Hyper Cacher en 2015, ou encore Sarah HALIMI en 2017, et Mireille KNOLL en 2018, deux femmes juives lâchement assassinées par des fanatiques, ont été des exemples d’une forme de racisme antireligieux en l’occurrence l’antisémitisme. Lorsque l’on évoque ces actes auprès de Laura B. – jeune femme de confession juive – elle témoigne : « Ces abominables actes sont issus d’une pensée antisémite bien trop présente sur le territoire français. Je suis outrée face à ces meurtres, et ces attaques ». Le Lundi 11 Février 2019, le Ministre de l’Intérieur, Christophe CASTANER, explique que : « L’antisémitisme a progressé de 74% en 2018 ». Également, sur cette même année, l’État recense 541 actes antisémites. Des chiffres qui font peur … Faut-il, peut-être, sensibiliser et prévenir davantage ? Laura B. explique son point de vue : « Évidemment, nous ne devrions plus avoir à faire à ce genre de faits. Comment y mettre fin, je ne sais pas vraiment, mais selon moi, il faudrait tout de même sensibiliser les citoyens. Pour commencer, cela passe par retrouver les responsables, et les punir pour leurs délits ». Dans un contexte difficile, la libre parole devient complexe et lorsque certains propos dérapent la polémique enfle …

Le droit au blasphème

Une question demeure. Peut-on rire de tout ? Cette question existentielle que l’on a tous entendue, et à laquelle chacun donne sa réponse. Dernièrement, ce sont les propos sur le Web d’une adolescente, Mila, répondant à des insultes homophobes, qui ont fait polémique : « L’Islam, c’est de la merde. Votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul ! ». À la suite de cette vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Mila s’est vue déscolarisée, ou même menacée de mort. Blessante pour certains. Dans son droit pour d’autres. Pour une partie de la communauté musulmane, cette situation relève du blasphème, c’est-à-dire une parole ou un discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré. Sauf qu’en France, un principe existe, et pas des moindres : la liberté d’expression. Il est possible d’insulter une religion, ses figures et ses symboles. En revanche, il est interdit d’insulter les adeptes d’une religion. Sameera H. déclare : « Bien sûr, je suis touchée. Tout le monde a pu voir ou écouter ces propos, malheureusement … Ce sont les termes employés qui me choquent, cela peut être une erreur de jeunesse, je l’espère. On ne peut pas répondre à l’homophobie par la discrimination musulmane ».

Et le christianisme dans tout cela, souvent confronté aux railleries de certains, comme l’amalgame entre pédophilie et chrétienté, Patrice MARIVIN, prêtre vannetais, comprend que : « Des personnes puissent douter, car le témoignage de certains clercs est terrible ! Néanmoins, tout en reconnaissant les grands torts que certains font subir à l’Église, tous, nous devons distinguer les coupables des innocents. J’invite à la mesure, et à la vérité ».

À l’instar du racisme, de l’homophobie, ou de toute autre forme de discrimination, le blasphème doit-il être condamnable ? L’homme d’église continue : « Difficile à dire … Le Christianisme considère le blasphème comme un péché contre Dieu, pas comme un problème concernant la loi civique. Moi-même, j’ai déjà été confronté à des insultes, auxquelles il m’arrive de répondre par le silence. Il y a rire, et se moquer. Alors, il est important de discerner où débute, et où s’arrête la liberté d’expression. Surtout, où commence un éventuel délit quand le blasphème atteint réellement l’intégrité des personnes concernées ».

De la laïcité au vivre-ensemble, du blasphème à la tolérance, le parcours semble être encore long, afin de réunir les citoyens sous une même couleur.

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