RÉINSERTION : ENTRE ESPOIR ET DÉSESPOIR

C’est un triste record dont on tairait bien les chiffres : plus de 80 000 personnes sont actuellement écrouées en France. Évidemment la totalité en sortira, à de rares exceptions près . Mais dans quel état, avec quelles envies, et pour quel futur ? Les personnes détenues, leurs proches et l’administration pénitentiaire se posent bien des questions, tout comme à Vannes. Ce qu’on serait tenté d’appeler un « retour à la vie normale» est comme le temps d’incarcération : long et éprouvant.

 

Une prise de conscience nécessaire.

« La réinsertion se construit à l’intérieur et se concrétise à l’extérieur». Ces mots sont ceux du directeur de la maison d’arrêt de Vannes, un homme persuadé que la peine de prison doit avoir un sens, une utilité et déterminé à ce que « la personne détenue sorte meilleure que lorsqu’elle est arrivée ». Le temps de réparation, l’ appropriation de la peine et la prise de conscience des faits sont à ses yeux des passages inévitables dans le processus de réinsertion. C’est en partie la mission du SPIP, le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, principal accompagnateur des personnes détenues dans leurs projets futurs. Avant de se tourner vers l’avenir, il leur incombe de faire un bilan de leur vie. Une conseillère du SPIP nous rappelle que la condamnation est souvent est la conséquence d’un parcours : « avant d’être des détenus ce sont des personnes qui ont une histoire et qui ont connu des difficultés». Ces femmes, qui considèrent parfois faire le travail d’un psychologue tentent alors de comprendre le chemin parcouru avant le passage à l’acte, de trouver des liens, d’interpréter. L’enjeu est de taille : faire prendre conscience des faits et inciter à réaliser un travail sur soi. Pourtant, rien n’est gagné d’avance selon l’une des conseillères du SPIP « C’est parfois compliqué de mettre en évidence les causes d’une situation parce qu’il y a des problèmes de culpabilité, un refus d’admettre ». Il leur alors faut établir une relation de confiance pour arriver à des discussions authentiques, un travail qui peut demander du temps.

 

Le pari de la réinsertion.

Prévenir la récidive, aider à la réinsertion par la planification d’un projet, par l’accompagnement dans les démarches administratives, professionnelles, de logement et de santé pendant et après la peine est loin d’être un travail évident pour les services de l’administration pénitentiaire. Les 5000 conseillers du SPIP le savent, le succès d’un projet de réinsertion dépend principalement de la capacité de mobilisation de leur interlocuteur. Bien qu’elles fassent preuve d’empathie, les conseillères de l’antenne vannetaise ne sont pas dupes «On ne fait pas à leur place, ils gardent la main. Je suis une accompagnante, pas une maman ». L’une d’elles s’explique « La conscience, ils la prennent à partir du moment où ils font eux même les choses, nous on les aide. Il y a peu, une personne s’était étonnée d’avoir été condamnée autant de fois. Elle l’a constaté par elle-même en décortiquant son casier, ça n’aurait pas été le cas si je lui avais souligné ». Cette situation peut générer de la frustration voire de la déception mais elles l’ont accepté. La réinsertion « c’est toujours un pari » assurent-t-elles. C’est aussi le cas de Xavier Rideau, directeur de la maison d’arrêt de Vannes. « Après leur 3ème ou 4ème incarcération, on sent que certains ont envie de passer à autre chose. Seulement si on s’en tient à ce qu’ils nous ont montré auparavant, ce n’est pas forcément vendeur. C’est là où il y a une notion de contrat de confiance mutuelle. L’humain n’est pas une science exacte, c’est un pari, il y a toujours un risque dans les décisions à prendre ». Parfois, ce pari peut sembler perdu d’avance « C’est difficile de faire comprendre à quelqu’un qui vend de la drogue et gagne 500 euros par jour qu’il faut se lever tous les matins pour gagner un SMIC. Concrètement on n’a pas les mêmes réalités ».

 

« On prend les choses à l’envers »

Si le manque de motivation et l’absence de prise de conscience des personnes détenues sont des freins à la réinsertion, les dysfonctionnements et limites du système carcéral français, en sont aussi. Les conseillères du SPIP sont conscientes des limites de leur service, à commencer par la charge de travail qui les empêche d’accompagner les personnes détenues comme elles le voudraient. « On aimerait travailler sur la relation avec les gens mais on nous demande tellement de choses à côté. La part administrative est énorme ». Celles qui alternent entre la prison de Vannes et leur siège à Plescop suivent en moyenne 110 personnes et doivent jongler entre tâches administratives et permanences délocalisées. Les fonctionnaires du SPIP le concèdent « L’accumulation peut être lourde, il faut de l’énergie et être bien équilibrée au risque de craquer, de se laisser manger ». Même si elles s’estiment aguerries et veillent à faire la part des choses, certaines situations les touchent ou les mettent en colère. Elles relativisent « C’est plutôt positif, ça veut dire qu’on n’est pas devenues des robots. Et puis on peut compter les uns et les unes sur les autres, on évacue ensemble ».

Les conseillères déplorent également des lacunes plus profondes, propres aux décisions de justice. « On prend les choses à l’envers : on condamne d’abord et on voit après. Il faudrait commencer à s’intéresser à la situation des gens, à leur marge de potentialité pour prononcer une peine adaptée ».  La surcharge des tribunaux donne également lieu à des situations qu’elles jugent ubuesque « Des personnes sont condamnées en 2015 et font leur peine en 2019. Pourtant, elles ont bien évolué en 4 ans ». Les tribunaux ne sont pas les seuls à être surchargés, la densité carcérale s’établit aujourd’hui à près de 118%. Cette surpopulation n’est pas sans conséquences sur la processus de réinsertion. Elle allonge par exemple les listes d’accès aux activités comme le travail pénitentiaire, la formation professionnelle, l’éducation. En découlent également une promiscuité et une perte d’intimité qui peuvent laisser des traces physiques et psychologiques indélébiles.

 

Des « prisons psychiatriques ».

Les conclusions du groupe de travail présidé par le député Stéphane Mazars, qui s’intéressait à la prise en charge des détenus souffrant de troubles psychiatriques, sont alarmantes. Il y est indiqué que « 8 hommes sur 10 et plus de 7 femmes sur 10 présentaient au moins un trouble psychiatrique, la grande majorité cumulant plusieurs troubles (troubles anxieux, dépressions, troubles bipolaires, psychoses…) ainsi que des dépendances». Rien d’étonnant au vue des propos du SPIP : « Une émotion que l’on vit en prison prend dix fois plus de place. Une situation inquiétante à l’extérieur devient très inquiétante à l’intérieur ». A titre d’exemple, l’isolement et l’éloignement. Ils affectent particulièrement les personnes détenues et les conseillères d’insertion et de probation le savent « Manquer des moments forts comme les naissances, décès de proches et vivre des parloirs fantômes sont des expériences souvent traumatisantes ». Le directeur de la maison de Vannes est lui aussi conscient de l’importance du maintien des liens familiaux dans la reconstruction « Je considère que la personne détenue se reconstruit en conservant ce lien. Les parloirs sont précieux… On doit favoriser ce lien et éviter tout ce qui peut l’entraver ». Dans sa maison d’arrêt, les personnes détenues bénéficient alors de trois parloirs par semaine alors que le code de procédure pénale n’en prévoit qu’un. Pour lui, l’éloignement n’est pas le principal problème à Vannes « C’est une prison de secteur, Il n’y a donc presque pas de rupture. 80% des personnes détenues sont morbihannaises ». Les conseillères du SPIP, ne voient pas la situation du même œil « Malgré la proximité géographique il n’est pas toujours facile de rendre visite à un proche. Certaines personnes n’ont pas de moyen de locomotion et habitent dans des communes très mal desservies par les transports. Avoir un enfant en bas âge peut aussi être contraignant pour les parloirs». Surpopulation, éloignement, perte d’intimité, violence … Les contraintes pénitentiaires sources de stress post traumatique carcéral sont multiples. Plus inquiétant encore : l’arrivée en prison de personnes déjà atteintes de troubles psychiatriques. Nos trois interlocutrices du SPIP en sont certaines, la prison n’est pas adaptée à toutes les personnes qu’elles accompagnent « La psychiatrie est surchargée, on incarcère donc des personnes qui nécessitent en réalité une prise en charge psychiatrique ».

 

La sortie, un moment espéré ?

Contrairement aux idées reçues, la sortie peut être redoutée par les personnes détenues. Après avoir assimilé le mode de vie carcéral, il leur faut réapprendre à vivre normalement. Le retour à l’autonomie et la perte des repères fixés par le monde pénitentiaire génèrent des appréhensions comme en témoigne Xavier Rideau « On peut penser que la période la plus difficile est celle où l’on est derrière les murs mais finalement pour de nombreuses personnes détenues la plus difficile est la sortie. Même s’il y a un contrôle, elles sont livrées à elles même alors que la prison leur définissait un cadre. Au final, elles demandent très peu de libération conditionnelle ». Retrouver sa liberté, c’est en effet récupérer une autonomie et une responsabilité jusqu’à présent mises à mal par les automatismes d’une prison structurante. Horaires, promenades, activités, repas tout y est prédéfini à l’avance. « En prison on anticipe très peu contrairement à dehors où il faut penser à boucler la fin du mois, à se loger… Certains y sont bien car ils n’ont pas de responsabilités, et ça leur convient. Cette prise en charge les soulage » avance l’une des conseillères, aussi surprenant que cela puisse paraître. Pour le personnel du SPIP, la difficulté d’un retour à la vie civile s’explique aussi par « des troubles sensoriels, une hypersensibilité et un sentiment d’agression. Certains ne savent plus l’âge de leur propre enfant, même lorsqu’ils ont fait une courte peine  ». Pour les personnes ayant purgé une longue peine, les changements peuvent être plus radicaux. « Une personne n’avait pas connu la mise en place de l’euro, l’apparition des portables et cherchait une cabine à sa sortie. Une autre était restée assise à côté de la porte de la prison et ne voulait pas partir» se remémore l’une des conseillères.

 

Garder espoir.

On peut certes dresser un tableau noir de la situation, admettre que la réinsertion à une énorme marge de progression mais pour autant, les professionnels soulignent les points positifs. Pour les conseillères du SPIP, leur métier évolue dans le bon sens « Nous avions auparavant un rôle plus répressif, il s’agissait de prédire si la récidive était possible. Le volet éducatif est désormais davantage mis en avant, on revient à des fondamentaux ». La distanciation avec les tribunaux en est pour quelque chose « Autrefois, les juges d’application des peines étaient notre supérieurs hiérarchique, on était presque leurs agents, ils nous notaient. On s’émancipe progressivement pour devenir un service à part ».

Il ne faut pas oublier que les remises en liberté sont aussi synonymes de belles histoires et le fruit d’un accompagnement d’hommes et de femmes qui croient en la réinsertion. Parfois, ils ou elles gardent contact, fiers de leur donner des nouvelles. « Certaines personnes reprennent contact pour nous dire ou elles en sont. On ne fait pas notre métier pour être gratifiés mais quand on a bien fait son travail on se sent utile » confient les conseillères avec modestie. Xavier Rideau, le Directeur de la maison d’arrêt de Vannes a lui aussi espoir « Il y de beaux parcours, de belles réussites, des personnes qui ont pu couper avec les stupéfiants et l’alcool, se refaire une santé. Quand ils sortent meilleurs que lorsqu’ils sont rentrés on peut être fiers de notre job ». Qu’est-ce qu’une réinsertion réussie ? Difficile d’y répondre. Cette notion est subjective et dépend des parcours de vie de chacun. Obtention d’un diplôme, passage du permis de conduire, signature d’un contrat professionnel, naissance d’un enfant, mariage… ces heureux événements bien différents ont un dénominateur commun : l’espoir d’une vie meilleure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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