UNE ALIMENTATION QUI NOUS LAISSE SUR NOTRE FAIM

Selon une enquête IPSOS réalisée en novembre 2013, 57% des Français s’inquiètent de la qualité des aliments, quand 78% se disent désinformés sur l’impact réel des produits alimentaires sur leur santé. [1]

Se nourrir est devenu un enjeu de société et les consommateurs s’alimentent dorénavant en pleine conscience, sous le prisme d’une santé en danger. L’épée de Damoclès de la malbouffe effraie – cancers, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires. Allergies, intolérances et régimes alimentaires ont tellement modifié les modes de consommation que les distributeurs ont recréé une nouvelle génération de produits.

De plus, les scandales alimentaires, les pesticides, les agriculteurs en souffrance constituent une liste noire sans fin. Notre société paie « cash » une inconscience sanitaire communément associée aux « Trente Glorieuses ».

Trente ans de scandales alimentaires

En 1996, le scandale de la vache folle provoque plus de 200 décès dans le monde. La boite de Pandore est ouverte et les catastrophes sanitaires se succèdent. Le débat concernant la dangerosité de l’agriculture intensive est lancé. Selon une liste non-exhaustive, on retiendra les œufs, provenant des Pays Bas notamment, contaminés par le Fipronil, un insecticide puissant, la contamination par la salmonelle du lait pour enfants, les trop nombreux cas de cancers des agriculteurs ayant inhalé des produits toxiques…

Des scandales d’autant plus mondialisés que les contrôles entre les pays sont aléatoires, voire inefficaces, ce qui alimente les inquiétudes. C’est en 2015 qu’un industriel de l’agroalimentaire, Christophe Brusset, décide de révéler les fraudes notamment à travers l’affaire de la viande de bœuf remplacée par de la viande de cheval. « Le nombre de frontières, de douanes, auxquelles s’ajoutent les langues étrangères et les documents illisibles sur la fiabilité de l’origine du produit, accroit le manque de coordination entre les administrations nationales ». [2]

A partir du 1er janvier 2017, le rappel de l’origine de la viande devient obligatoire sur les plats préparés. Dans le cas où la viande représente au moins 8% de ce plat. Mais il suffit de regarder de plus près pour constater que cette mention est encore trop peu présente sur nos emballages, affichant clairement, pour certains produits, « d’origine UE et/ou hors UE »[3]

Pascale Le Corre, médecin, est formelle, « des chartes de qualité devraient être imposées auprès des grandes firmes de production, des contrôles beaucoup plus drastiques également, et si ces contrôles ne sont pas respectés, il serait indispensable de les exclure du marché ».

Hulot et le Glyphosate

Indépendamment de ce problème lié à la mondialisation, les scandales ont également une origine plus « structurelle » notamment ceux liés aux polluants. Les « procès » Monsanto, fabricant d’herbicide sont, bien évidemment, dans les esprits. Certes, les agriculteurs sont les premiers touchés par les maladies liées aux pesticides, cependant, les consommateurs ou les enfants des professionnels sont également les victimes de ces pratiques agricoles. Théo Grataloup, 11 ans, opéré plus de 50 fois, est né avec des malformations graves de l’œsophage et du larynx dues à l’exposition au glyphosate. Ce cas, loin d’être isolé, a été jugé au cours d’un « procès citoyen sans reconnaissance officielle » devant de vrais juges aux Pays Bas. [4]

Un des objectifs des plaignants serait la reconnaissance de crime d’écocide, lié à la dégradation de l’environnement, dans le cadre du droit pénal international. Damián Verzeñassi, docteur en santé publique argentin, précise, « nous constatons une hausse spectaculaire de cancers, fausses couches et malformations congénitales ». Les plaintes affluent.

En France, il a été question de la suppression totale de l’utilisation et de la fabrication des pesticides dès 2021. Et pourtant, 27 membres de l’Assemblée Nationale sur 37, dont sept abstentions, ont reporté son utilisation pour 2025. La Fondation Nicolas Hulot a fortement réagi sur les réseaux sociaux avec des slogans forts « les lobbies des pesticides avancent et le gouvernement français recule », l’opinion publique a massivement manifesté sa désapprobation mais l’agenda a été maintenu. Au final, le sujet reste sensible, autant au niveau politique qu’écologique.

Enquête dans nos assiettes

Olivier De shutter, juriste belge et rapporteur spécial de 2008 à 2014 pour le droit à l’alimentation au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, affirme que « l’Union européenne fait face à une véritable épidémie en matière de santé publique : plus de la moitié des adultes de l’UE sont atteints de surpoids ou d’obésité. Les maladies liées à l’alimentation, comme le diabète de type 2 et les maladies cardiaques sont responsables de 70% des décès ».[5]  Malgré ces sonnettes d’alarme, l’alimentation industrielle est encore très consommée. Il est courant d’affirmer que le bio est plus cher et cette réflexion autour du sain, du bon produit, produirait une nouvelle forme de fracture sociale. Le fait de bien manger et de tourner le dos à l’industrialisation serait un luxe.

« C’est une fausse idée, il faut simplement changer les modes de fonctionnement, il est bien plus économique de cuisiner maison que d’acheter des produits transformés, de râper ses carottes plutôt que de les acheter en barquette » souligne la spécialiste de santé Pascale Le Corre. Pour autant, la matière première bio a un indéniable coût. Cela s’explique notamment par un mode de production plus long, plus respectueux de l’environnement et du bien-être animal. Face à l’industrialisation, les techniques agricoles changent, les contrôles et l’obtention de certifications onéreux, pour ces maraîchers, sont obligatoires et très réglementés pour commercialiser leurs produits bio.

Pour inverser la tendance et permettre des produits plus abordables, il faudrait, d’ores et déjà, envisager une évolution voire une révolution de certains réflexes alimentaires hérités des fameuses Trente Glorieuses en privilégiant des produits simples et bruts, des légumes, des fruits, des céréales sans transformation, privilégiés par 77% de Français selon une enquête Ipsos réalisée en 2016.

Pour cela, l’achat de proximité est un choix envisageable et les enseignes locales se développent de plus en plus, notamment en Province. Il y a cinq ans, deux anciens cadres de grande surface ont décidé de privilégier les produits locaux, avec des circuits courts. « C’est un gage de fraîcheur, de qualité, et à des coûts raisonnables sur les fruits et légumes de saison. Il faut simplement retrouver un peu de bon sens » indique Nicolas Le Quément, responsable du magasin de produits locaux « Au potager de Paulette » dans les Côtes d’Armor.

Plus généralement, de plus en plus de jeunes adultes commencent à délaisser l’alimentation industrielle et ultra transformée, en étant plus soucieux de la provenance et de la composition des produits. Une prise de conscience qui se transmet et se conçoit dès l’enfance.

[3] BERTHELOT, Benoît. Dossier, Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?. Capital, Mai 2018, n°320; pp. 60-79
[5] BRUSSET, Christophe. Et maintenant, on mange quoi ?. Flammarion, 2018. 304 p. ISBN : 9782081441323
[2] BRUSSET, Christophe. Vous êtes fous d’avaler ça ?. J’ai lu, 2016. 272 p. ISBN : 9782081363106
[1] MERCIER, Etienne. Ipsos. Les Français et la confiance alimentaire, 6 novembre 2013 : https://www.ipsos.com/fr-fr/les-francais-et-la-confiance-alimentaire
[4] SCHAUB, Coralie. Libération. Ecocide. « Procès » Monsanto : Théo, 9 ans, opéré 50 fois.. et les autres. 16 octobre 2016 : https://www.liberation.fr/planete/2016/10/16/proces-monsanto-theo-9-ans-opere-50-fois-et-les-autres_1522366
Crédit visuel 1 : AFP
Crédit visuel 3 : Statista
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