EGALITES DES CHANCES A L’ÉCOLE : ENDOGAMIE DU SYSTÈME FRANÇAIS

Comme chaque année à l’arrivée des beaux jours, l’heure est à la question de l’orientation pour des milliers d’étudiants en France. Pourtant, tous ne sont pas égaux face au large panel de filières existantes. Aujourd’hui en France un enfant sur cinq né de parents cadres poursuit un cursus scolaire au sein des grandes écoles  – contre un enfant sur trente-six né de parents ouvriers -. Un constat qui persiste malgré les tentatives du gouvernement.

« Depuis au moins dix ans, l’ascenseur social est en panne, la société se fracture, une lutte de classe menace de réapparaître », écrivait Jacques Chirac pendant la campagne présidentielle de 1995. Une vingtaine d’années plus tard, le problème perdure. En effet, un rapport de l’OCDE publié en juillet 2018 dévoilait qu’il faut en France au moins cinq générations, pour que des enfants de familles modestes atteignent le niveau du revenu moyen. Plusieurs années après les mots de son prédécesseur Jacques Chirac, Emmanuel Macron, a lui aussi, tenté une approche du problème en février dernier. Mais une fois encore, les difficultés ne sont pas envisagées à la racine.

 Autocensure

De son lycée de Rouen aux bancs de sciences Po, Dolouney Kotan a connu bon nombre d’obstacles. Faisant partie de la deuxième génération d’une famille émigrée de Turquie, Doloney n’était pas prédestinée aux grandes études. « Je me disais que ce n’était pas fait pour moi » raconte la jeune femme. Mais grâce à la convention éducation prioritaire (CEP) son destin a pris un tout autre tournant. Des doutes elle en a eu et elle en a toujours  « les autres, les élèves issus de milieux aisés sont bien meilleurs que nous, on le voit tout de suite, je l’ai vu tout de suite. Leurs présentations étaient bien meilleures que les miennes, ils écrivaient mieux, parlaient mieux, connaissaient mieux. ». Une réussite qu’elle explique notamment par le milieu social dans lequel ils sont nés, des parents avocats, politiciens, médecins, un avenir déjà tout tracé dès la naissance. Pour autant, Dolouney n’est pas la seule à avoir vécu cette dualité. Mathilde, étudiante en 3ème  année à Sciences Po Paris a elle aussi intégré la prestigieuse école grâce à la CEP. Née dans le grand Est d’un père enseignant et d’une mère diplômée d’un bac professionnel, Mathilde s’est elle aussi auto-censurée. « Je n’aurais jamais pensé être prise, même ma famille n’y croyait pas vraiment. Il y a tellement d’écart entre eux et nous. Ce sont des gens au capital économique et culturel très fort. J’ai un père dans l’enseignement donc ça m’a aidée mais je manque encore de références dans certains sujets de conversions ». Une discrimination du savoir et un manque de solidarité entre élèves que nous pourrions souligner par les propos de l’académicien Jean D’Ormesson « La convivialité, la solidarité, le partage n’étais pas notre fort. Nous discriminions »* . Aujourd’hui encore, le simple fait de naitre dans telle rue ou grandir dans telle école peut sceller un destin scolaire, professionnel, et social. « En primaire j’avais des professeurs qui ne me prêtaient pas d’attention. Je ne parlais pas bien français, on m’avait mise l’étiquette de cancre, de celle qui ne s’en sortirait pas. » un comportement problématique souligné par Dolouney.

« Il faut changer le rapport à l’échec »

Dans son livre la Tyrannie du mérite, David Guilbaud pointe du doigt le discours méritocratique et l’augmentation des inégalités dont il est responsable. « On entend souvent dire que quand on veut, on peut. Mais c’est faux. Ce discours est bien trop culpabilisant car il renvoie à la responsabilité de chacun en masquant le mérite collectif. Ce phénomène est néfaste car il vient souligner un principe de compétition et non pas de cohésion sociale » explique ce dernier. Des propos que rejoint elle aussi Natacha Polony qui soutient l’idée « qu’il faut déceler et exploiter le potentiel des élèves au lieu de les juger sur leurs seuls résultats scolaires. Ce ne sont que des chiffres et des notes, il faut aller au-delà de ça. ». Pour lutter contre ces phénomènes, David Guilbaud expose diverses solutions. A commencer par une suppression des sections de relégation telles que la SEGPA. Dans ces classes à la réputation imagée par les difficultés, on trouve des élèves décrocheurs, « pas scolaires », « perturbateurs ». Des élèves auxquels on n’a pas donné une deuxième chance, « Il est important et nécessaire de développer un dispositif de seconde chance pour réduire la pression qu’il y a sur l’école et changer le rapport à l’échec. » développe toujours ce dernier. En effet, redoubler, changer d’orientation, faire une année de césure sont devenues choses communes aujourd’hui mais toujours mal vécues par certains élèves. Des situations au cours desquelles les élèves devraient être plus entourés. « Si la scolarité peut-être vécue comme un échec c’est aussi lié à ces professeurs qui ne nous ont jamais encouragés à persévérer » insiste Dolouney.

Le rôle central des professeurs

Il y a aujourd’hui un problème dans la façon dont les professeurs accompagnent leurs élèves. On ne les encourage pas, on ne les valorise pas. Un problème mis en lumière par Natacha Polony au micro d’Anne-Élisabeth Le moine dans C à vous « Pour que les élèves se sentent encouragés et capables, il faut que les enseignants prennent ces élèves sous leur aile, or et c’est toujours le même problème qui en résulte : Ces mêmes professeurs ne se sentent pas soutenus et reconnus ». Une formation incomplète des enseignants mais aussi un manque de reconnaissance de leur métier. Ce n’est plus un secret, les instituteurs français sont parmi les moins bien payés de l’union européenne. Pourtant ils doivent faire avec des classes de plus en plus hétérogènes et une baisse des budgets. Un déficit budgétaire qui s’affirme surtout dans les établissements publics ou de zones périphériques. Pour de jeunes enseignants, les écoles en zones d’éducations prioritaires (ZEP) incarnent bien souvent le début de leur carrière. « Il y a une telle pénurie de professeurs dans ces zones qui manquent cruellement d’attractivité, que nous sommes obligés d’y amener les enseignants sortant de leurs études » déploraient Jean-Michel Blanquer dans l’émission 28 minutes de ARTE en 2016. Un problème mis en lumière toujours par Natacha Polony pour qui « Les professeurs ne sont pas assez formés ».  Un manque de formation et d’accompagnement qui souvent entraine à l’échec des moins favorisés et des moins informés.

Un accès à l’information et au savoir inégal

Elles sont souvent les grandes oubliées du débat : les zones rurales. Or, les origines géographiques et sociales continuent d’influer fortement sur les choix d’étude des jeunes mais aussi sur leur capacité à se projeter. Une capacité fortement réduite en l’absence de modèles. « Il faudrait que des personnes originaires de zones rurales reviennent voir les jeunes de leur ville pour leur dire qu’ils ont réussi, que rien n’est impossible » souligne Claire Barberis- Gileti de l’association Chemins d’avenir. Face à ce constat l’association a mis en place un système de parrainage, elle met en effet en relation professionnels et étudiants afin de combler à un vide informationnel. En effet, les zones rurales peinent aussi à avoir un accès égalitaire à l’information. Comme le souligne le rapport remis par l’association chemin d’avenir au ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer, toutes les formations et les professions ne sont pas représentées au sein de ces territoires. S’ajoute à cela la difficulté pour les équipes éducatives, éloignées des grandes métropoles, d’organiser des déplacements vers des salons de l’orientation ou encore des portes ouvertes. Mais les difficultés pour ces jeunes de zones rurales ne s’arrêtent pas là. « Beaucoup de ces étudiants doivent faire face à une fracture digitale » fait savoir Claire. Avant de préciser qu’ « en 2018, 69% des jeunes ont consulté internet pour s’informer sur leur orientation. Or des zones blanches existent encore en France et 13 millions de personnes ont toujours un accès restreint à internet ». Voilà encore une source d’information dont ces jeunes sont parfois privés. Enfin, l’éloignement géographique à l’égard des grandes métropoles engendre un éloignement des opportunités. Un accès bien plus compliqué au domaine de la culture par exemple et qui devient un handicap dans les dossiers des candidats aux grandes écoles comme l’explique Mathilde « l’accès à Sciences Politique se fait maintenant sur dossier mais c’est finalement plus compliqué. Ce dossier requiert une lettre faisant preuve de nos engagements associatives, les dernières expositions ou lieux culturels visités. Seulement encore faut-il pouvoir accéder à ces lieux ». Une information et un savoir qui restent malgré les idées reçues encore la propriété d’une minorité.

*extrait de l’ouvrage Je dirai malgré tout que la vie fut belle

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